histoire

Vers une autre histoire

Techniques tout cela, et rien de plus? — Techniques, en effet. Mais si vous en parlez avec dédain, je ne saurais vous suivre. Et puisque nous sommes placés sur ce terrain, qu’il me soit permis d’ajouter quelque chose. De moins important, mais qui a son prix. L’histoire se fait avec des documents écrits, sans doute. Quand il y en a. Mais elle peut se faire, elle doit se faire, sans documents écrits s’il n’en existe point. Avec tout ce que l’ingéniosité de l’historien peut lui permettre d’utiliser pour fabriquer son miel, à défaut des fleurs usuelles. Donc, avec des mots. Des signes. Des paysages et des tuiles. Des formes de champ et de mauvaises herbes. Des éclipses de lune et des colliers d’attelage. Des expertises de pierres par des géologues et des analyses d’épées en métal par des chimistes. D’un mot, avec tout ce qui, étant à l’homme, dépend de l’homme, sert à l’homme, exprime l’homme, signifie la présence, l’activité, les goûts et les façons d’être de l’homme. Toute une part, et la plus passionnante sans doute de notre travail d’historien, ne consiste-t-elle pas dans un effort constant pour faire parler les choses muettes, leur faire dire ce qu’elles ne disent pas d’elles-mêmes sur les hommes, sur les sociétés qui les ont produites — et constituer finalement entre elles ce vaste réseau de solidarités et d’entr’aide qui supplée à l’absence du document écrit ? Pas de statistique, ni démographique, ni autre : allons-nous répondre par la résignation à cette carence ? Être historien, c’est au contraire ne jamais se résigner. C’est tout tenter, tout essayer pour combler les vides de l’information. C’est s’ingénier, le grand mot. Se tromper ou, plutôt, vingt fois se jeter avec enthousiasme dans un chemin plein de promesses — et puis s’apercevoir qu’il ne mène pas où l’on voudrait aller. Tant pis, on recommence. On reprend avec patience l’écheveau aux bouts de fil cassés, emmêlés, dispersés. Relations à longue distance des très vieilles civilisations ? Des textes ? N’espérons pas tant. Mais des formes de bateau, aujourd’hui encore associées à tel ou tel instrument, à telle ou telle pratique culturelle, à tel nombre, à tel vocable, à tel rite ? Datées parfois, fortuitement, et qu’on saisit ici, et ici et encore ici : voilà qui permet — avec cette sorte d’ivresse que donne le cheminement sur cette étroite arête, entre vraisemblance et fantaisie, pure invention et constatation — voilà qui permet de préparer les matériaux d’une carte : disons de l’océan Indien, cette grande matrice de civilisations, avant que la Méditerranée, peut-être, ne connût sa première mise en ordre et son premier essor… (…) Gardons-nous de sous-estimer la puissance persistante de ce vieux tabou : «Tu ne feras d’histoire qu’avec les textes.»

 Lucien Febvre. “Vers une autre histoire”, Combats pour L’Histoire p. 487-488, 1953.

Sempre atual.

Para aqueles que estão pensando em reinventar o ofício do historiador

Jean-Philippe Genet, Andrea Zorzi (ORG) Les historiens et l’informatique : un métier à réinventer

Volume organizado por Jean-Philippe Genet e Andrea Zorzi.

Les historiens et l’informatique: un métier à réinventer (fr)

Ce colloque qui termine le programme ANR ATHIS (Ateliers Histoire et Informatique) emprunte son titre à Marc Bloch, maître autant que modèle et inspirateur pour les historiens du XXIe siècle. Plus de 35 ans après la tenue du premier colloque sur l’histoire et l’informatique tenu à l’École Française de Rome en 1975, il fait le bilan de six ateliers qui, réunis depuis 2006, se sont efforcés de faire le point sur les évolutions récentes de l’informatique et de leur impact sur le métier d’historien. C’est aussi un regard porté vers l’avenir, pointant, à partir de l’expérience acquise, les grandes lignes d’une évolution prévisible, afin d’inciter l’historien à tirer le meilleur profit de ces transformations pour réinventer sa pratique scientifique de chercheur et ses méthodes didactiques d’enseignant. Dépendant de ses sources et de sa capacité à les comprendre et à les interpréter, placé à la charnière des sciences humaines et des sciences sociales, l’historien doit en effet exploiter les opportunités que lui offre un outil informatique dont l’usage non informé n’est pas sans risque. Les problèmes abordés dans ce volume concernent le traitement des sources, qu’il s’agisse de l’édition critique ou de l’accès aux collections des bibliothèques et des archives, mais couvre aussi des domaines qui vont de l’archéologie et du développement de l’édition électronique à l’enseignement de l’histoire et aux marges disciplinaires de l’histoire, l’informatique favorisant les transferts de méthodes et de problématiques d’une science à l’autre (par exemple la linguistique, avec la textométrie, ou la géographie, avec la cartographie informatisée et l’analyse spatiale). Sont aussi abordés ici les apports – et les dangers – de l’internet et d’un Web 2.0 dont certains protagonistes vont jusqu’à proposer une « histoire sans les historiens ». D’une communication à l’autre, résonne la préoccupation majeure des historiens : comment pleinement utiliser l’informatique et ses prodigieuses ressources tout en préservant la liberté intellectuelle et la rigueur scientifique de l’historien, dans un univers où les contraintes, notamment économiques, pèsent d’un poids inconnu jusqu’ici.

Collection de l’École française de Rome 444
Rome: École française de Rome, 2011
350 p., ill.
ISBN:  978-2-7283-0904-7
Prezzo: € 60